La Traviata, vous méritez un avenir meilleur

★★★★

Histoire

L’action se déroule à Paris, entre Août et Février 1850. Un homme du nom d’Alfredo Germont tombe amoureux d’une courtisane, Violetta Valéry, qui abandonne son métier pour qu’ils puissent vivre leur amour. Mais le père d’Alfredo, qui ne cautionne pas leur union, convainc Violetta de rompre, dans l’intérêt de son amant. Atteinte de tubercolose, Violetta connaît une descente aux enfers à laquelle nous, spectateurs, assistons.

Principe

J’ai bien aimé le principe du mélange de l’opéra et du théâtre, du chanté et du parlé. Le passage d’une langue à l’autre se faisait sans heurts, parfois de manière surprenante, dans des répliques saccadées ou des enchaînements rapides et déroutante et toujours avec une facilité déconcertante. On n’avait pourtant pas de mal à suivre l’alternance entre français et italien du fait du surtitrage des chansons, même s’il beuguait des fois. Mais dans la symbolique, ça fait tomber les barrières, se mêler les frontières, c’est cool.

Mise en scène

Un drame romantique

L’œuvre originale de Verdi date du XIXe siècle. C’est un authentique drame romantique, racontant l’histoire d’une femme seule face au reste du monde. J’ai trouvé la mise en scène particulièrement juste, poétique. Comme je vais l’expliquer dans les différents points, Lazar a travaillé les symboles d’une manière fine et intelligente. Le drame est aérien, délicat, pur, tout ça dans une atmosphère très intimiste. La ligne de conduite est claire et forte : on baigne dans une ambiance lyrique très jolie, il y a un air insaisissable, onirique à tout cela. J’avais comme l’impression d’assister à un tableau en mouvement, dans la lignée des oeuvres préraphaélites telles que Ophélie de John Millais, et La Dame de Shallott, de John Waterhouse, surtout le premier qui a été peint juste quelques années avant la sortie de l’opéra.

La séparation

La partition originale était écrite pour 40 musiciens, et Florent Hubert l’a revue pour correspondre à 8 instrumentistes, qui sont tous sur scène, chose étonnante.

C’est une des particularités de la pièce que ce rassemblement des musiciens sur scène, qui ne sont pas comme d’habitude relégués dans la fosse d’orchestre. Ils jouent sans partition, ils dansent et chantent, ils font partie intégrante de la mise en scène. Ils sont un groupe, qui assiste à l’intrigue, reflet du spectateur sur scène : ils jugent, observent, ils sont là de manière intrusive et distante en  même temps. Ils sont la foule, le reste du monde ; ils sont comme le décor, les plantes et le tulle, ils sont ce qui étouffe, envahit et dessèche l’héroïne, ce qui la rend malade, ce qui la condamne.

Et en même temps, les registres se mêlent, les espaces aussi, on joue, chante, fait de la musique ; on est au théâtre et à l’opéra, on a des musiciens et des acteurs. Pourtant, sur scène, il y a une rupture mise au symbole de la mise en scène : D’un côté il y a la foule, de l’autre le couple et en particulier Violetta. Mettre les musiciens sur scène, c’est leur donner la possibilité d’exclure les gens qui ne leur ressemblent pas. Ça, et le décor de mousseline blanche auquel on reviendra, participent de l’isolement de Violetta du reste du monde.

La vanité

Ces musiciens sont donc symbole d’un monde déluré, débauché qui m’a un peu rappelé les personnages déjantés de Carlo Goldoni ou les archétypes de la Commedia dell’Arte. Au début, Violetta fait partie de cette société, qui organise des fêtes, chante le bonheur hédoniste et enjoint chacun à boire et s’amuser, il n’y a qu’à écouter le Brindisi. Mais au fur et à mesure de la pièce, alors qu’elle tombe malade et amoureuse, sa situation va évoluer ; elle se dissocie de cette vision et va s’éloigner de ces hommes aussi bien moralement que dans l’espace, puisqu’Alfredo et elle déménagent à Paris, montrant qu’elle essaye de s’oublier, d’échapper à sa condition. Ils accentuent alors le décalage avec Violetta, simple jeune fille victime de son sort.

J’ai bien retrouvé l’évocation de la fuite du temps, la conscience que la brièveté de l’homme. Pas mal de choses sur scène peuvent rappeler le mouvement du memento mori, des choses éphémères, le filet à papillon qui ne vit qu’une journée, les flammes qui s’éteignent, les fleurs qui fânent auxquelles on va revenir. Au niveau des costumes également, et des couleurs de manière générale, on retrouve de l’harmonie : du vert, du beige, du gris, des tons chauds ou automnaux. Ttoute l’opposition entre Violetta et le monde, héroïne romantique absolue, se condense dans la scène de fin, un passage musical, carnavalesque, poignant, glaçant. Dans le titre au final, La Traviata, la dévoyée, on ne sait plus vraiment de qui il est question : Violetta, ou la société qui la condamne ?

La scénographie

Le décor de tulle

Cette opposition de l’héroïne à la foule se voit aussi dans le décor, un long voile de gaze blanche, derrière lequel les musiciens jouent parfois. J’ai vraiment aimé comment la tulle finissait par envahir tout le décor, rappel à la pâleur fantômatique de Violetta malade et translucide, frêle, squelettique. Et la mousseline avance, s’empare du décor et finit par recouvrir Violetta comme une toile d’araignée, se confondant avec elle. C’était assez évocateur, ça m’a rappelée le ballet Giselle ou les Wilis d’Adolphe Adam, qui a en commun l’évocation du thème de l’Eros et Thanatos.

Les fleurs

Les premiers mots de Benjamin Lazar à propos de sa pièce sont qu’elle a un « parfum entêtant. » Je l’ai bien perçu. En dehors du décor de gaze, la mise en scène est composée quasi exclusivement de bois et de fleurs ; parfois un peu de fumée nous parvient, comme des vapeurs enivrantes venues tout droit du XIXe. L’onomastique parle pour elle-même : Violetta signifie « petite violette » en italien, ce qui évoque sa fragilité ; son amie s’appelle Flora ; le roman dont l’œuvre est issue s’intitule la Dame aux Camélias, et le prénom de l’héroïne est Marguerite Gautier. J’irai même à pousser encore plus loin en rappelant que le nom de naissance de Marie Duplessis, qui a inspiré ce roman, était Rose.

Dans cette mise en scène toute en fleurs, j’ai eu en filigrane le rappel de L’Ecume des jours de Boris Vian, et l’impression que toutes ces fleurs étaient comme un espoir de guérison, éclosant signe de vie là ou Violetta se fâne, se décrépit. « Mignonne, allons voir si la rose… »

Comédiens

J’ai lu pas mal de critiques qui encensaient le jeu de Judith Chemla. Je ne l’ai pas vue alors je ne peux pas juger, mais je trouve qu’Elise Chauvain incarnait avec équilibre et talent Violetta, dans un jeu fin et juste, sans effort apparent. J’ai trouvé qu’elle faisait preuve d’un érotisme assez doux, d’une sensualité simple, sans prétention.

Du coup je trouvais que le jeu de Safir Behloul était assez fade à coté, assez éteint, comme s’il se retirait par rapport à Violetta. Son rôle est en fait un peu secondaire, jusqu’à la scène finale où il se révèle, gagne en puissance et en intensité, comme s’il fallait que Violetta abandonne pour qu’il puisse monter en jeu.

Bilan

C’est la première fois que je viens admirer le travail de Benjamin Lazar, et j’ai beaucoup apprécié cette réinterprétation scénographique moderne pleine de grâce, et respectueuse de œuvres dont elle est issue. J’ai été transportée dans un univers à la fois léger et grave, plein de bonheur et de souffrance. C’est donc attentivement que je suivrai ses prochaines créations.

Par dessus tout, je goûte avec plaisir l’ironie poétique qui fait que l’ombre de Violetta Valéry/Marguerite Gautier flotte encore aujourd’hui au dessus de nos têtes, que son destin résonne encore près de cent cinquante ans après la mort de Marie Duplessis, la femme qui s’est multipliée en tant d’héroïnes modernes et intemporelles.

————————————————————————————————————————————————-

Infos pratiques

Texte et mise en scène : Benjamin Lazar, d’après l’opéra de Verdi sur un livret de Francisco Maria Piave.
Conception Judith Chemla, Florent Hubert, Benjamin Lazar
Direction musicale Florent Hubert, Paul Escobar
Avec :
Elise Chauvin (Violetta Valéry) auparavant Judith Chemla
Safir Behloul (Alfredo Germont)
Jérôme Billy (Giorgio Germont)
Et Florent Baffi, Juliette Séjourné auparavant Elise Chauvin, Benjamin Locher, Renaud Charles, Axelle Ciofolo de Peretti, Myrtille Hetzel, Bruno Le Bris, Gabriel Levasseur, Sébastien Llado, Marie Salvat.

En tournée jusqu’au 26 juin 2019.

Sources

Le site des Bouffes du Nord
Captation sur Arte

Crédit photo

Laisser un commentaire