Le cercle de Whitechapel

★★★ 

Histoire

L’action se déroule en 1888, au moment où une série de crimes tétanise Londres, plus particulièrement le quartier de Whitechapel. Un homme d’une influence certaine, Sir Herbert Greville, qui fait partie des cercles littéraires de la haute Londres, réunit des gens dont les qualités variées font également d’eux des membres de l’intelligentsia londonnienne, afin de résoudre l’affaire sur laquelle Scotland Yard bloque depuis des semaines : celle des meurtres revendiqués par un certain Jack l’Eventreur.

Intrigue

Le principe de la pièce m’a tout de suite plu ; c’est, à mon avis, son gros point fort. C’est une idée pleine de potentiel que de rassembler un contexte réel, avec des personnages réels, en confectionnant une histoire fictive. Cette sorte de pièce s’avère toujours à la fois distrayante et enrichissante, car elle va amener le spectateur à se renseigner plus avant sur le sujet traité. Mais le risque de l’uchronie est qu’il peut y avoir des approximations ou des inexactitudes historiques. Par exemple, il faut bien garder à l’esprit que Bram Stoker, George Bernard Shaw et Arthur Conan Doyle ont existé, mais à ma connaissance pas Greville ni Lawson, pourtant présentés sur le même plan.

Si le principe de la pièce est excellent, son versant négatif est le déroulement. L’intrigue est assez confuse et on se demande où le texte veut en venir. Comme la pièce se déroule sur plusieurs mois, les personnages sont confrontés à des rebondissements extérieurs qui influent sur l’action, pourtant on ne ressent pas trop qu’il y a des renversement de situation décisifs, car ils ne sont pas vraiment mis en relief. De plus, chaque scène ou dialogue n’a pas le même degré d’importance, et certains détours ou tâtonnements ne sont pas forcément utiles ou intéressants pour le développement de l’histoire. De fait, cela nécessite de prêter une attention particulière à ce qui est futile et ce qui est important ; mais d’un autre côté, un peu de distraction peut nous faire décrocher facilement.

Pour ce qui est du dénouement, j’ai personnellement senti venir la résolution de l’énigme d’assez loin. Mais c’est toujours une grande satisfaction de deviner la fin avant qu’elle ne survienne ; et pour ceux qui ne la prévoient pas, cela reste une bonne chute.

Comédiens

Etant une fan absolue de la série Sherlock, adaptée des aventures de Conan Doyle, c’est avec plaisir que j’ai retrouvé des références à l’oeuvre originale et aux pouvoirs de déduction légendaires du détective.

Pour ce qui est des personnages, j’ai bien aimé la simplicité de la direction d’acteurs. Shaw est cynique, Doyle sympathique, Lawson moderne et libre. Chacune de leurs actions correspond à leur caractère, tous leurs agissements sont en fonction de leur trait principal. Elégant et efficace.

Le seul bémol est le personnage de Bram Stoker. Souvent, dans les comédies contemporaines que je vais voir, il y a une sorte « d’idiot de service » : c’est ici le cas de Bram Stoker. C’est dommage, car cela donne une impression d’artificiel et de caricatural au jeu de Jérôme Paquatte.

Un des éléments qui m’a gênée est le traitement de l’image de la femme, qui passe en partie par un jeu de séduction : elle joue de ses charmes pour obtenir ce qu’elle veut ; c’est embêtant, surtout dans la mesure où on sent que le sujet essaye d’être traité. Mary a effectivement un franc parler mordant et jouissif, qui sait s’opposer à la figure masculine. Mais pour ma part, j’avais l’impression que, dans son intérêt, elle savait autant (sinon plus) se servir de sa féminité, ce qui m’a mise mal à l’aise.

Humour

Le problème avec les comédies actuelles, c’est qu’elles ont tendance à toutes avoir un humour lourd, facile, dont les vannes sont préfabriquées, les gags faits et refaits, la formule de confection est préconçue. Dans cette pièce, à part quelques grossièretés assez rares mais évidentes (on aurait été déçus s’ils ne les avaient pas énoncées), on reste quand même sur un humour intelligent, plutôt fin, qui nécessite parfois même quelques connaissances. Le côté historique de la pièce renforce cette impression, car avec notre point de vue de spectateur moderne, un décalage propice à l’humour se crée. Certaines évidences, qui pouvaient sembler inconcevables au XIXe siècle (une femme médecin ?!), sont donc un bon sujet de remarques hilarantes de la part des personnages qui trouvent le progrès ahurissant, invraisemblable. Quand on regarde ça aujourd’hui, avec tout le recul qu’on a sur le passé par rapport aux réalités actuelles, le rire est de mise.

On m’a par contre vendu un humour « agréablement british » mais je n’ai malheureusement pas ressenti le côté décalé, absurde, pourtant cher aux anglais. Au contraire, j’ai trouvé qu’au final la mise en scène restait assez classique, sans sortir trop des normes et des chemins tracés. Je pense que les acteurs auraient eu le talent et les moyens suffisants pour en faire plus, sans en faire trop.

Scénographie

Issue du théâtre contemporain, j’ai l’habitude que les accessoires, costumes, décors, soient utiles ; si l’on met un objet sur scène, c’est pour s’en servir, l’utiliser, le mettre au service du jeu. Sur la scène, le décor était assez encombré, rappelant typiquement un repaire d’artistes et d’écrivains. De fait, de nombreux objets curieux, étranges, farfelus, auraient pu être plus mis en avant, par exemple comme éléments de déduction de l’enquête. Mais finalement, ce n’était pas si gênant : l’utilité première du décor a surtout été de créer l’ambiance, l’atmosphère confinée d’une époque trouble, et de ce côté-là il était plutôt réussi. J’ai été une fois de plus ravie par la réminiscence en filigrane de l’épisode de Sherlock, l’Effroyable Mariée.

Bilan

La pièce m’a bien plu dans l’ensemble. J’avais de grosses espérances par rapport au principe de la pièce que je trouvais fantastique, et qui finalement aurait pu être mieux exploité. La toile de fond, qui avait énormément de potentiel, aurait pu être tissée de manière plus nette. Je pense que ça aurait par exemple pu passer par la réduction de dialogues qui ne servent pas à grand-chose. Dans la forme, j’ai été séduite par l’atmosphère très XIXe siècle agréable, très bien rendue. Elle évoque avec précision certains enjeux du siècle et rappelle finalement assez Le Portrait de Dorian Gray par Thomas le Douarec, dont même l’affiche est similaire.

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Infos pratiques

Texte : Julien Lefebvre
Mise en scène : Jean-Laurent Silvi
Avec :
Stéphanie Bassibey (Mary Lawson)
Nicolas St Georges (George Bernard Shaw)
Pierre-Arnaud Juin (Sir Herbert Greville)
Ludovic Laroche (Arthur Conan Doyle)
Jérôme Paquatte (Bram Stoker)

En tournée jusqu’au 7 juin 2019.

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