Le Portrait de Dorian Gray

★★★

Histoire

Le Portrait de Dorian Gray est l’unique roman d’Oscar Wilde. Paru en 1890, il raconte l’histoire d’un jeune dandy au cœur pur et innocent, muse du peintre Basil Hallward qui lui voue une adoration sans faille. Faisant la connaissance du grinçant Lord Henry par ce dernier, Dorian Gray est attiré par un mode de pensée de plus en plus cynique et malsain. Une remarque de Lord Henry lui fait alors réaliser que sa jeunesse est éphémère tandis qu’il devra la voir rester éternelle dans le portrait que Basil a fait de lui. Ne supportant pas l’idée, le jeune homme fait le vœu de rester à jamais jeune, scellant ainsi un pacte le condamnant à réaliser les pires horreurs pour garder à jamais son visage d’ange.

Adaptation

Le texte est très respectueux de l’œuvre originale. On reconnaît bien la patte d’Oscar Wilde, le côté sombre de l’œuvre. Thomas le Douarec insiste beaucoup sur le fait que « presque toutes les répliques sont directement issues du roman », et effectivement, beaucoup de répliques « cultes » du livre sont présentes. On va par exemple retrouver ma préférée « Le seul moyen de résister à la tentation… c’est d’y céder », qui est très bien dite. A l’inverse, il manque la phrase très connue « Les erreurs sont les seules choses qu’on ne regrette jamais » ;ou alors, si elle y figure, je ne l’ai pas entendue.
Dans tous ces aphorismes, on retrouve une conscience ironique de l’actualité ; ironique, parce que le texte a quand même près de 120 ans, et que certaines situations n’ont pas ou peu évolué, en particulier le rapport à la femme, et les spectateurs l’ont ressenti comme moi à travers des rires nerveux.

Par contre, je ne sais pas quoi penser du thème assez explicite de l’homosexualité. Disons qu’elle est autant présente dans le roman, mais la pièce insiste particulièrement sur ce point, dans les manières, les intonations… Le texte en lui-même est suffisamment rempli de rappels à l’homosexualité, et il est dommage qu’on cherche à lui donner autant d’emphase, comme s’il fallait faire comprendre le sous-texte de manière assez peu subtile. Ce côté là m’a ennuyée, car j’ai eu l’impression que le spectateur était pris pour une andouille.

La scénographie

J’ai lu certaines critiques qui déploraient le manque de décors. De mon côté, j’ai plutôt ressenti l’inverse : la scénographie est délibérément très sobre, du coup il m’est arrivé de me demander l’utilité de certains éléments du décor, comme si le parti-pris n’était pas totalement abouti. Par exemple, pourquoi suspendre un lustre alors que le canapé représente très bien l’idée du salon ? Il n’y avait pas besoin de ça, d’autant plus que les costumes nous replongeaient déjà parfaitement à l’époque victorienne. Au contraire, ce qui m’a plu, c’est l’efficacité de la scénographie, des changements d’espace. Il y a un objet pour un lieu, on le comprend très bien.

J’ai bien aimé le traitement des couleurs et de la lumière. Tout est sombre, dans les tons noirs et rouges, et on ressent bien l’atmosphère mystérieuse et étouffante. Mais le problème est encore le même : parfois j’avais l’impression que ça en faisait trop. On a une lumière rouge pour illustrer le mal, une lumière verte pour représenter l’amertume, la jalousie ou le désir, et chacune de ces images est adjointe d’une musique qui théâtralise la scène. Sauf qu’à mon avis, rajouter des éléments de compréhension là où la volonté du metteur en scène est déjà apparente et bien perceptible, ça peut très vite faire basculer certains passages dans le ridicule.

Le dernier écueil scénographique, que le Douarec a su assez élégamment contourner je trouve, c’est la mise en valeur du temps qui passe : pour le représenter, les acteurs ont des marques de vieillesse, cheveux et barbes blanchis. De ce côté-là c’était parfaitement réussi. D’un autre côté, j’ai eu l’impression que cette petite facilité donnait aux comédiens la permission de relâcher leur jeu, or j’aurais aimé voir une modification dans leurs corps également. Une voix plus rocailleuse ou chevrotante, un air fatigué, un changement dans la posture ou la démarche, et ça m’a un peu manqué.

Comme dans Le Cercle de Whitechapel, on a bien une ambiance du Royaume-Uni au XIXe siècle. Mais le Cercle de Whitechapel est ancré dans une société en train de progresser : on y voit un policier, un écrivain, un journaliste et même une femme médecin. Chez Le Douarec au contraire, on reste dans un XIXe siècle qui tente de s’accrocher aux anciennes mœurs en dépit du fait que la société évolue : on a pour personnages un Lord, un peintre, une duchesse, qui ne sont pas définis par leur carrière mais par leur statut. Les loisirs qu’ils pratiquent n’ont pas une vocation professionnelle ou lucrative mais oisive ; ils passent leur temps entre dîners mondains et théâtres et révèlent très justement l’attirance de l’aristocratie pour le monde lugubre des bas-quartiers.

© Fabienne Rappeneau

Mise en scène générale

J’ai bien aimé le fait que l’on ne voie pas le portrait, du moins pas de face : il est là, mais caché, dérobé à la vue de tous, que l’on soit sur scène ou dans la salle. Et à vrai dire, je ne l’imaginais pas autrement : j’aurais été assez déçue qu’on voie une simple peinture.

Je remarquerai l’extrême ingéniosité de la première scène, qui nous plonge directement dans l’univers déchiré et torturé qui va être le nôtre durant le spectacle, grâce au chant envoûtant de Caroline Devismes en prostituée.
De même, j’ai apprécié la fin : j’ai trouvé qu’elle résonnait particulièrement juste, car elle était pleine de tension et de rédemption à la fois, comme l’exacte catharsis finale que le livre dépeint.
Mais s’il y a un passage que je devrai retenir de la pièce, c’est la scène de mise en abyme, absolument superbe, quand la comédienne Sibyl Vane (Caroline Devismes) salue, de dos, sous les sifflements du public. C’était juste dommage que les feux des projecteurs fassent aussi mal aux yeux, mais ça nous met totalement à la place de cette femme aveuglée par amour, heureuse et pourtant haïe.

Pour contrebalancer, je vais évoquer le moment de la dernière apparition de Sibyl Vane. La scène est plongée dans l’obscurité ; on ne voit que la poursuite lumineuse sur Caroline Devismes, qui se lève, passe la main près de Dorian comme pour le caresser, passe à côté de lui et part. Je vois bien que le moment se veut poétique, mais je n’arrive pas trop à l’interpréter. Je pense que c’est le signe qui entérine l’avenir criminel de Dorian, comme le premier fantôme d’une longue série. Mais je ne vois pas trop l’intérêt, surtout dans la mesure ou toute la scène est accompagnée d’une musique mélancolique, ce qui décrédibilise le tout et empêche de ressentir toute son intensité et son émotion potentielles.

L’oeil d’Olivier

Distribution

J’adore le personnage de Lord Henry. Il m’a fascinée, stupéfiée dans le livre. J’avais d’énormes attentes par rapport à lui. Je trouve que Fabrice Scott est bon, un peu petit peut-être, mais le physique global est tel que je l’attendais.
Mais si son physique correspond à l’une des possibilités qui pourraient correspondre au personnage de Lord Henry, j’ai été moins convaincue par sa voix et son visage, car Fabrice Scott a l’air trop gentil. Il a un visage agréable et une voix douce. J’aurais préféré une prestance, un magnétisme plus forts, plus naturels, car on dirait que l’aisance et l’assurance sont un peu surjouées. J’ai vu des photos de Thomas le Douarec, et je pense que j’aurais préféré le voir dans le rôle de Harry. Le personnage est censé envahir l’espace, écraser les autres personnages, et malheureusement Fabrice Scott a du mal à tenir la route. Sur l’ensemble de la pièce, on n’entend pas assez son cynisme grinçant, l’immoralité, la décadence de ses paroles. Les répliques frôlent la cible plutôt que la toucher, elles sont pétillantes, plutôt que piquantes. 

Pour ce qui est de Caroline Devismes, je l’ai adorée en prostituée chanteuse de cabaret, avec une forme de vulgarité très adaptée. Mais en Sibyl Vane, jeune comédienne pleine de grâce, je l’aurais imaginée plus fraîche, plus jeune, plus naïve. Elle avait tous les rôles, donc celui aussi de la duchesse, dans lequel je ne l’ai pas du tout reconnue, prouvant qu’elle peut se démultiplier sans problème. J’aime ce rassemblement des rôles en un, c’est une jolie métaphore de la femme qui, sous quelque facette qu’elle se présente, n’est toujours que la même chose.

Quant à Mickael Winum (Dorian Gray), il est très beau, mais d’une beauté froide et terrible : il ressemble à un ange déchu, au sourire glaçant. Quand j’ai lu le livre, j’avais l’impression au contraire que Dorian, en rencontrant Lord Henry, était quelqu’un d’innocent, au visage rond et aux yeux pétillants, avec des cheveux blonds et des reflets dorés. Et justement le fait de se trouver corrompu ne devait rien changer à cela, sachant que toute marque de vice (ride, regard, fossette) était censée se retrouver dans le tableau. Mais je trouve qu’on voit bien le dandy anglais, noir et manipulateur, et de ce côté là l’interprétation est parfaite.

Philippe Escalier – Sensitif

Bilan

Thomas le Douarec insiste sur le fait qu’Oscar Wilde est un auteur de théâtre, et que, pour cette raison, la plupart des répliques de la pièce sont directement issues du roman.
Maintenant, un roman reste un roman, et le Portrait de Dorian Gray ne manque pas de descriptions et de scènes muettes. Pour respecter cela, les répliques de la pièce auraient pu être entrecoupées de passages silencieux, peut-être plus longs, plus assumés, plus durs.

Le point principal est quand même que l’on ne perçoit pas bien la descente aux enfers de Dorian. On n’a qu’un très bref aperçu de sa candeur et sa pureté au début, et l’on passe assez vite sur la décision qu’il prend de vivre une vie dévoyée ; et finalement, l’intrigue ne porte pas tant sur les actes cruels menés par Dorian tout au long de sa vie, mais sur leurs conséquences et sur leurs répercussions sur les personnes qu’il fréquente.
Ce qui m’a manqué globalement, c’est l’intensité. J’aurais aimé avoir le souffle coupé à chaque réplique, être mal à l’aise, dérangée, et je n’ai ressenti qu’en surface ce côté malsain qui m’a tant attirée à la lecture.

Donc dans l’ensemble c’est une très bonne pièce de théâtre, même s’il n’y a pas de parti particulièrement inventif ou de décalage surprenant ; mais c’est aussi une bonne adaptation, respectueuse, qui traite dans la mesure du possible des enjeux soulevés par le roman dont elle est issue. Valeur sûre, bonne soirée garantie.

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Infos pratiques

D’après Oscar Wilde
Adaptation mise en scène : Thomas le Douarec
Assistante mise en scène : Caroline Devismes

Avec :
Dorian Gray : Mickael Winum auparavant Valentin de Carbonnières, Arnaud Denis
Lord Henry : Frabrice Scott, Thomas le Douarec
Basil Hallward/James Vane : Fabrice Scott ou Maxime de Toledo ou Gilles Nicoleau
Sibyl Vane/Sally/La Duchesse : Caroline Devismes ou Solenn Mariani auparavant Lucile Marquis*

* En gras : Les comédiens que j’ai pu voir jouer.

Théâtre de la Bruyère
5 rue La Bruyère
75009 Paris
01 48 74 76 99

Jusqu’au 30 juin 2019
Du jeudi au samedi à 21h
Le samedi à 16h30
Le dimanche à 15h

de 12 à 32€

Sources

Théâtre de La Buyère
Théâtres Parisiens Associés
Fiche Au Balcon
Wikipédia
Interview de Mickaël Winum

Crédits photo :

L’oeil d’Olivier
Philippe Escalier et Sensitif
Fabienne Rappeneau

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