Mary said what she said

Mary said what she said

★★★

Histoire

Mary said what she said est une pièce de théâtre, écrite par Darryl Pinckney, dont la première mondiale a eu lieu le 22 mai dernier. Création du théâtre de la ville, elle est mise en scène par Robert Wilson, et présente Isabelle Huppert dans le rôle de Marie Stuart, reine d’Ecosse et des Îles. Quelques heures avant sa condamnation à mort par la reine Elisabeth Iere d’Angleterre, celle-ci revient sur les angoisses, les doutes et les regrets qui ont ponctué sa vie.

Jeu

Je mentionnerai en premier lieu la prestation d’Isabelle Huppert, que j’ai trouvée surprenante en Marie Iere d’Ecosse. Son jeu, nerveux et précipité, était aux antipodes de la sobriété à laquelle je me serais attendue. Son désespoir, que j’aurais pensé grave et résigné, est représenté de manière beaucoup plus amer et orgueilleux : on comprend que Marie est rendue folle par l’isolement, que sa voix est sa seule compagnie. Pour cette raison, elle ne peut s’arrêter de parler, et quand elle n’a plus rien à dire, elle répète ce qu’elle a déjà dit.

Son rythme est frénétique, acharné, elle alterne constamment entre folie furieuse et folie douce ; dans les moments de colère, on ne comprend pas ce qui est dit. La musique est forte, le débit est trop rapide, le micro grésille et empêche l’articulation parfaite des mots. Au contraire, quand le calme revient, Isabelle Huppert fait vivre le texte d’une manière impressionnante. Elle prend son temps, se pose, s’écoute et écoute le silence avec justesse. Cette cyclothymie, cette alternance entre l’état tranquille et orageux met en valeur la capacité de métamorphose de l’actrice.

Au-delà de ça, c’est un exercice d’humilité pour le spectateur qui a conscience de la difficulté de la performance livrée, de l’énergie demandée, et donc des ressources extraordinaires d’Isabelle Huppert, qui, malgré ce que l’on pourrait croire, n’est pas complètement inhumaine : ainsi son micro laisse échapper un juron quand, emportée par son élan, elle manque de se fouler la cheville sur les escaliers de l’avant-scène.

Lucie Jansch

Scénographie

L’espace scénique, lui contribue à placer Isabelle Huppert dans un état de solitude absolue. L’actrice évolue sur scène, comme figée dans son corps, telle une poupée qui danse. Si le lieu n’est pas explicité, on s’imagine aisément une cellule, les lumières aux couleurs froides aidant. Cependant, ce n’est pas le plateau qui est la vraie prison, car Isabelle Huppert s’y déplace sans problème, avance vers l’avant-scène et sort du cadre, mais son corps.

Effectivement, il est contorsionné, il se déplace comme doué d’une volonté propre, chacun de ses membres obéit différemment, sans forcément de rapport avec ce qui est dit. La chorégraphie est sèche, elle l’exécute comme une automate, comme si une force invisible, un surmoi royal, la poussait. Ses bras, et parfois son corps entier, sont secoués de spasmes incontrôlables ; ses mains sont tordues, rigides ; son être entier semble contrôlé.

De plus, il est intéressant de noter que, au-delà des standards de l’époque, chaque partie de son costume la comprime, son cou, son dos, son ventre ; la libération ne survient qu’à travers le visage et les mots. Son visage, d’ailleurs, est blanc – j’ose dire : fantomatique -, il ressort sur sa robe sombre. Marie est proche, très proche de la mort.  

Texte

A vrai dire, il m’a semblé que tous les éléments de la pièce n’étaient que prétextes et soutiens au jeu, des accessoires venant soutenir l’énormité du travail fourni par Huppert, sans grande valeur intrinsèque. Ainsi, le texte en lui-même ne présentait pas un grand intérêt d’après moi, principalement du fait qu’il était souvent inaudible. Le tourbillon de pensées de Marie ne s’adresse pas réellement au spectateur, mais à elle-même. Pour tout autre qu’elle, il n’est qu’une logorrhée incompréhensible, un magma de mots hermétique. Pour moi, ce flot de conscience n’est pas destiné à être entendu, mais à être dit : c’est un moyen de plonger le spectateur dans la détresse de cette reine déchue, qui, dans ses derniers instants, se perd dans ses souvenirs.

De fait, la pièce a du mal à atteindre un but, si tant est qu’elle en ait un. Plusieurs thèmes sont évoqués, plusieurs problèmes soulevés, mais rien n’est approfondi, aucune solution n’est apportée. Marie parle de ses époux, de son fils, de ses suivantes aussi nommées Marie, de la politique. Mais ce sont les mêmes tirades qui sont répétées, en boucle, inlassablement, du début à la fin. Le jeu d’Isabelle Huppert évolue, passe d’une fureur déterminée à une rage désespérée, traduite par la peur, la fatigue, la perte de la précision des mouvements ; mais le texte reste le même, il ne nous emmène nulle part.

Telle que je l’aurais imaginée, la pièce aurait retracé le parcours de deuil de Marie Stuart, commençant par le déni, enchaînant par la colère, les négociations, la dépression, pour finir sur l’acceptation. J’ai senti la colère et la dépression, mais de manière disproportionnée ; pour moi, négociations et déni étaient suggérés mais de manière trop superficielle ; quant à l’acceptation, j’estime qu’elle manque pour clôturer la pièce.

Lucie Jansch

Son

Le gros reproche que je ferais à la pièce porte sur toute la partie auditive. Le son n’est pas à la hauteur. Le texte est assez répétitif, et même dans son phrasé, Huppert a du mal à y apporter des nuances. On y entend surtout de la colère, du désespoir et autant de variations de sa folie, mais les émotions sont donc un peu absentes du discours. J’aurais tendance à penser que la présence du micro, qui m’a gênée car la salle n’en nécessite pas l’utilisation, a renforcé cette impression.

Le problème de son est particulièrement insoutenable au début, d’autant plus que le spectateur est dans le noir et doit donc se concentrer sur ce qu’il entend. Le souci, c’est qu’entre le volume excessif de la musique et des sons extérieurs, le grésillement du micro et le texte strident prononcé à une vitesse inimaginable, tout cela ressemble à un brouhaha fort désagréable : il y a trop d’informations à traiter, et c’est épuisant pour l’oreille attentive. De plus, certes l’image noire-grise du début est immobile, noble et sublime, mais les deux néons parallèles qui enferment la scène, s’ils évoquent probablement la claustration, sont pénibles pour la vue.
De la même manière, il est assez troublant que le mouvement de la mâchoire d’Isabelle Huppert dans la pénombre ne corresponde pas aux mots prononcés, comme si on avait eu recours à une voix off enregistrée. Ce peut être un choix pour signifier une dissociation du corps et de la voix de Marie, une discordance entre ce qu’elle est et ce qu’elle dit ; mais cela peut aussi être un moyen de ménager les cordes vocales de l’actrice…

Photographie

En revanche, j’ai été conquise par la photographie, soutenue par les lumières, et de manière générale la partie visuelle de la pièce. J’ai trouvé magnifiques les poses de l’actrice, son immobilité statuaire renforcée par le maquillage blanc, comme si elle n’était pas une femme mais une œuvre d’art exposée, admirée. Derrière elle, l’énorme cyclo blanc pourrait avoir tendance à l’écraser, mais il nous la présente en fait comme un tableau clair/obscur, sur lequel l’ombre portée persiste quelques secondes même après qu’elle se soit déplacée.

Bilan

J’ai donc regardé ce spectacle avec intérêt et attention, mais sans passion. La mise en scène était certes très esthétique et spectaculaire, mais de manière déséquilibrée car portée sur la forme, voire parnassienne, avec un rapport trop abstrait au texte. Mon regard est donc forcément resté en partie extérieur, et très peu impliqué émotionnellement.
Ce que j’ai le plus apprécié, et c’est pour moi la grande force de la mise en scène, est la force, la démesure des éléments qui s’assemblent et s’enchaînent, se mettre en marchent comme une machine infernale et inévitable, contre laquelle Marie/Isabelle doit lutter pour les dominer ; et elle est mise à la torture, elle est éprouvée de manière physique et psychologique, et en quelque sorte, ce combat contre la musique, le texte, les lumières, les souvenirs, est un moyen pour elle de briller une dernière fois avant de s’éteindre.

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Infos pratiques

Mise en scène, décors et lumières : Robert Wilson 
Texte : Darryl Pinckney
Traduit de l’anglais par :
 Fabrice Scott
Musique :
Ludovico Einaudi 
Avec : Isabelle Huppert (Mary Stuart)

Théâtre de la Ville
Espace Cardin
1, avenue Gabriel
75008 Paris

Du 22 mai 06 juil. 2019
de 15 à 36€

Sources

Théâtre de la Ville
La Dispute
Les Echos
Le Monde

Crédit Photo

Lucie Jansch

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